Blouin Artinfo | Celine Piettre







Coup de Coeur: Christian Waldvogel en apesanteur au FRAC Lorraine


Published in 2014 as an exhibition critique about Peripheral Vision



On avait entrevu son travail l'été dernier au Palais de Tokyo dans l'exposition « Le Principe Galapagos » des jeunes curateurs Maxime Bondu, Gaël Grivet, Bénédicte Le Pimpec et Émile Ouroumov (lire leur interview ici). On le retrouve aujourd'hui au FRAC Lorraine, à Metz, pour « Vision périphérique », sa première exposition personnelle en France où sont présentés jusqu'au 9 février cinq de ses projets récents.

L'artiste américain Christian Waldvogel (il est né à Austin en 1971), qui réside désormais en Suisse, à Zurich, s'est contenté de quelques trop rares incursions dans l'hexagone – pour « L’attraction de l’espace » au musée d’Art Moderne de Saint-Étienne en 2009 par exemple. Il faut dire que l'homme et l'oeuvre ne se cernent pas facilement. Architecte de formation et de métier, Christian Waldvogel se passionne pour l'astronomie – papa travaille à la NASA – et mène ses projets artistiques avec la rigueur du scientifique qu'il n'est pas. L'imagination, la curiosité, l'anticipation, l'utopie sont ses matières premières. En 2004, il réalise son grand projet Globus Cassus, présenté au pavillon suisse pour la 9ème Biennale d'architecture de Venise. La maquette de ce monde artificiel – et un film explicatif – introduisent justement l'exposition au FRAC Lorraine. Globus Cassus a également donné lieu à un livre. Christian Waldvogel y fait le récit, schémas à l'appui, de la construction d'une planète Terre de substitution de 85 000 km de diamètre (l'équivalent de Saturne) fabriquée à partir de notre propre globe terrestre. D'abord entièrement creusé, ce dernier va pouvoir accueillir en son centre les humains/colonisateurs. Même s'il s'apparente à de la science-fiction, le projet Globus Cassus « n'est ni une utopie ni une dystopie, comme l'explique Christian Waldvogel lui-même, mais une plastutopie », soit un cadre, un réceptacle vide dans lequel peuvent être projetées toutes les utopies possibles. En créant une version inversée de notre monde, Globus Cassus nous aide à mieux le comprendre. C'est l'artiste qui le dit. Il aime ainsi décaler le regard, changer de point de vue pour faire tomber les certitudes.

« Christian Waldvogel est un « doux dingue », comme le décrit la directrice du FRAC Lorraine Béatrice Josse, mais un doux-dingue qui sait être pragmatique et pugnace. Quand il décide de faire l'expérience de la rotation de la terre sur elle-même, il réussit à convaincre les Forces armées suisses de lui prêter un avion supersonique transformé pour l'occasion en appareil photographique. Volant en direction de l'ouest à une certaine vitesse (1158 km/h exactement), il peut alors observer le mouvement de la terre auquel il parvient à échapper. Une vidéo en rend compte dans l'exposition, à côté de la présentation des « archives » du projet. La Terre tourne devant nos yeux ébahis ! Avec Earth Turns Without Me (2010), nous prenons physiquement conscience d'une vérité invisible à l'oeil nu. C'est un peu comme de regarder pour la première fois dans un microscope.

Quelques années plus tôt, Christian Waldvogel avait tenté de résoudre l'énigme du pôle Ouest. Il finit par le localiser à Hong Kong, au sommet de la plus haute tour de la ville qui abrite le centre international de la finance. Ironie du sort quand on sait que c'est justement à l'extrême ouest que Dante situait le Purgatoire dans sa Divine Comédie. Des images documentent le projet, un projet qui vaut pour lui-même. C'est en cela qu'on peut dire que Christian Waldvogel est un artiste conceptuel. L'idée, la recherche, le voyage compte plus que sa résolution plastique.

A l'étage du FRAC Lorraine, il nous invite à une dernière expédition : sur Antichton cette fois, ce double idéal de la Terre se trouvant de l'autre côté du soleil d'après les Pythagoriciens. L'artiste ne l'a pas choisi par hasard, son existence invalide, des siècles avant Copernic et Galilée, la théorie du géocentrisme. La Terre n'est pas le centre de l'univers. Tout un symbole auquel Christian Waldvogel invente une forme scientifiquement plausible. Le mythe astronomique prend vie. Son anti-Terre ressemble à une météorite. Et si l'artiste la reproduit dans l'espace et en présente des vues photographiques, Antichton reste avant tout un territoire de la pensée à arpenter de son imaginaire.

Un peu plus loin, une image d'un ciel saturé d'étoiles nous interpelle. On n'en connaît pas de si dense, de si brillant. C'est ce qu'on verrait, pourtant, si l'on se trouvait sur la lune. Avec l'aide d'un scientifique, Christian Waldvogel a reconstitué le scintillement de cette nuit inaccessible mais non moins réelle. L'oeuvre a l'intensité poétique d'un haïku. On quitte l'exposition comme en apesanteur, délesté des inerties de la pensée routinière, en espérant revoir plus souvent Christian Waldvogel sur les cimaises françaises. Peut-être même un jour dans une galerie parisienne.

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